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Sous les racines du Monde

Au cœur des ténèbres, un halo de lumière blanche. La garde d’une immense épée recouverte par des racines. Au-delà de ce sanctuaire isolé, un appel à l’aide retentit. Une frêle silhouette tente d’échapper aux légions infernales.

Le prisonnier — Par ici…La servante — Qui parle ? Qui êtes-vous ?Le prisonnier — Écoute ma voix. Marche vers la lumière. Ils ne te suivront pas jusqu’ici.La servante — Je dois y retourner. Les autres…Le prisonnier — Approche, où ils te prendront. Ils déchireront ton âme ! C’est ce que tu veux ?La servante — Non…Le prisonnier — Alors obéis sans discuter. La flamme que tu portes est précieuse. Elle te permettra de sauver ta vie.La servante — Où êtes-vous ? Ah…Le prisonnier — Tu es blessé ?La servante — Je ne vous vois pas.Le prisonnier — Brûles les racines. Libère-moi et je te fais le serment de te venir en aide. Je te reconduirais chez toi.La servante — Je n’en peux plus…

La jeune femme gît étendue sur le sol. Elle ne répond pas.

Le prisonnier — Si faible…

Dehors, les ombres se bousculent, mais, poussées par une force invisible, ne peuvent pénétrer à l’intérieur du cercle. La jeune femme reprend doucement conscience.

La servante — Où suis-je ? Où sont les autres ?Le prisonnier — Tu te trouves au fin fond des cachots de l’antique Sif, la patrie du peuple Gargante.La servante — Qui parle ? Je ne vous vois pas.Le prisonnier — Je suis pourtant juste sous tes yeux. Ces deux remparts qui t’entourent, ce sont mes jambes.La servante — Par tout les saints. Vous êtes immense !Le prisonnier — Je dirais plutôt que tu es tout petit.La servante — Le prisonnier — Ne crains rien. Si je pouvais arracher ces racines, il y a longtemps que j’aurais quitté cet endroit.La servante — Qui êtes-vous ?Le prisonnier — Je suis de ceux qui jadis creusèrent les océans et façonnèrent les montagnes, bien avant que les races inférieures ne peuplent la surface du globe.La servante — Le prisonnier — C’est un peu pompeux, n’est-ce pas ? Mes semblables ont toujours eu la folie des grandeurs. Au bout du compte, ils ont bien mérité leur sort.La servante — Sont-ce ces idées qui vous ont conduit ici ?Le prisonnier — Je suis comme tout prisonnier. Je suis là, car j’ai désobéi.

La surprise passée, la jeune femme explore du regard les environs. Elle fouille l’intérieur de son sac, en tire un lot de flacons colorés. Elle commence à en appliquer le contenu sur ses blessures.

La servante — Je me souviens maintenant. Vous m’avez guidé jusqu’ici, vers la lumière. Vous avez cherché à profiter de ma confusion pour me pousser à un acte désespéré.Le prisonnier — J’aspire à la liberté. Tu agirais sans doute comme moi si nos rôles étaient inversés.La servante — Le prisonnier — Mon offre tient toujours. Je connais l’ancienne cité et ses galeries. Libère-moi et je te reconduirais chez toi. Ma liberté contre la tienne. Un échange équitable, tu ne crois pas ?La servante — Vos promesses vous ont sans doute valu pareil châtiment. Je ne donne pas cher de la parole d’un traître.Le prisonnier — Surveille ta langue, vermisseau. Sans la protection de mon épée, ton cadavre aurait déjà rejoint les rangs des morts. Je suis peut-être un criminel, mais n’en reste pas moins ton seul allié.La servante — Je n’ai pas besoin de vous. Mes compagnons parcourent en ce moment ces grottes. Une fois remise de mes blessures, je partirais à leur recherche.Le prisonnier — Tu penses sérieusement qu’ils sont toujours en vie ?La servante — Notre groupe comprend bon nombre d’explorateurs chevronnés, des cartographes de talents, sans compter la grande prêtresse et son escorte. Ils ont certainement trouvé un endroit où se mettre à l’abri.

Un hurlement strident, comme une longue plainte exhalée par un millier d’âmes en peine, résonne soudain depuis les niveaux inférieurs. À la limite du sanctuaire, les ombres semblent redoubler d’activité.

La servante — Qu’est ce que c’était ?Le prisonnier — Il vaut mieux parfois savoir rester dans l’ignorance. Tes amis sont morts. Et si d’aventure tu devais arpenter de nouveau ces ruines, loue le ciel de ne jamais les revoir.

Le prisonnier — Alors dis-moi, comment se porte le monde d’en haut ?La servante — En quoi cela vous concerne-t-il ?Le prisonnier — Ces racines nourrissent mon corps, pas mon esprit. Les visiteurs sont rares, et l’opportunité de converser avec un être vivant encore plus.La servante — Parce qu’il y en a eu d’autres ?Le prisonnier — Comment crois-tu que j’ai appris la langue des hommes ? Tu n’es pas le premier à tomber ici. Alors, dis-moi, la maison Harkon règne-t-elle toujours en maître sur les terres de Noreg ? Les soulèvements portés par les clans du sud ont-ils prit fin ?La servante — Ces noms ne me disent rien.Le prisonnier — Tu ne connais pas l’histoire de ton propre peuple ?La servante — Je connais la longue histoire du Palatinat et la conquête du bassin de la Nostrum par les troupes de Lulius le Juste. J’ai appris les textes d’Arles, du temps des complots et de la guerre civile, ceux de Sainte Tria et de bien d’autres encore jusqu’à nos jours.Le prisonnier — Il s’est peut-être passé plus longtemps que je ne le pensais…La servante — Vous prétendez avoir survécu ici durant des siècles ?Le prisonnier — Plutôt des millénaires.La servante — Nul ne peut vivre aussi longtemps.Le prisonnier — Nul hormis ceux de mon espèce.La servante — Le prisonnier — Je te propose un marché. Raconte-moi ton histoire et je te raconterais la mienne. De toute façon, tu n’as rien de mieux à faire pour le moment, n’est-ce pas ?La servante — Je n’ai aucune envie d’échanger avec vous. Je vais dormir. Aussi récupérerais-je plus vite de mes blessures. Je pourrais alors quitter ce lieu maudit.

La servante — Est-ce une couronne que je distingue sur votre front ?Le prisonnier — Ce sont mes cornes. La plus grande fierté du peuple Gargante.La servante — Et ces marques sur votre peau ?Le prisonnier — Je croyais que tu ne voulais pas parler.La servante — Je suis curieuse, c’est tout.Le prisonnier — En signe de bonne volonté, je veux bien répondre à tes questions. Mais c’est la dernière fois.La servante — Le prisonnier — Ces marques sont des tatouages rituels. L’un d’eux renvoie à mon lieu de naissance, d’autres témoignent de mon engagement, ou encore du théâtre de mon premier combat. C’est un genre de carte d’identité.La servante — Une carte en grande partie brûlée.Le prisonnier — C’est ainsi que l’on récompense les traîtres. On efface jusqu’aux dernières lueurs de leur triste existence.

Au-delà du cercle, les ténèbres insondables. Les ombres semblent s’être retirées pour le moment.

Le prisonnier — Tu peux à peine tenir debout, encore moins courir. Tu n’es pas encore guérie.La servante — Ils sont partis.Le prisonnier — Ils reviendront dès l’instant où tu quitteras cet endroit. Il suffira qu’un seul d’entre eux t’aperçoive pour attirer toute la meute.La servante — Alors, il me suffira d’échapper à leur vigilance.Le prisonnier — Ton roi doit être un souverain exceptionnel pour te donner autant de peine.La servante — Je ne sers nul autre que la grande prêtresse.Le prisonnier — Roi, empereur, maître d’œuvre… Rien ne justifie de descendre jusqu’ici, si ce n’est le caprice d’un chef. Du temps de la maison Harkon, les notables possédaient des esclaves. Je vois que rien n’a changé après toutes ces années.La servante — Je ne suis pas une esclave. Je suis ici de ma propre initiative. Nous menons une mission capitale, un pèlerinage jusqu’au temple du Dieu Elyôn, où reposent les reliques sacrées de Sainte Tria.Le prisonnier — De nouveaux dieux… Et que comptez-vous faire une fois rendus là-bas ?La servante — Ah, mais vous l’ignorez ? Vous qui connaissez si bien le monde des hommes… Sachez donc que notre roi, le grand Déodat III, est gravement malade, et que nous quêtons auprès de l’esprit Saint un remède au mal qui ronge ses chairs.Le prisonnier — Voilà maintenant que tu parles sans t’arrêter. Quelle belle démonstration ! C’est une bonne chose de titiller ton amour propre.La servante — Le prisonnier — Oh, ne te sens pas insulté. En échange de ce beau discours, je vais satisfaire ta curiosité. Tu vois comme je respecte mes engagements. Ces racines s’enfoncent profondément dans ma chair. Elles prolongent mon existence pour se nourrir de mes fluides vitaux. C’est une punition rare, particulièrement cruelle, même au regard de mes semblables. Tu voulais connaître les raisons de ma détention ? J’ai occis mon suzerain, le roi Lærd. J’étais son Vakt, son protecteur. J’ai combattu durant des éons à ses côtés avant de violer mon serment et de mettre fin à son règne. N’est-ce pas là une révélation à la hauteur de ton sacrifice ?

Le prisonnier — Parle moi de ce Déodat III.La servante — Pourquoi ? Vous voulez l’assassiner, lui aussi ?Le prisonnier — Ne soit pas ridicule. Depuis quelques années, je nourris une certaine passion pour la généalogie. C’est une bonne façon de tuer le temps.La servante — Déodat III descend de Phíloppos le lion, lui-même héritier de la longue lignée des Caput. C’est un cœur généreux, toujours attentif aux doléances du peuple.Le prisonnier — Mais incapable de descendre jusqu’ici.La servante — Sa majesté a toujours eu une santé fragile. Il n’en reste pas moins un grand stratège et le premier protecteur du royaume.Le prisonnier — J’ai connu le fils d’un grand souverain, un petit prétentieux obsédé par l’idée de laisser sa trace dans l’histoire. Il y a longtemps que j’ai oublié son nom…La servante — Le prisonnier — Mon dernier invité était un guerrier au service de la maison Harkon. Un vrai poltron, mais doué d’un réel sens de la justice. Il m’a longuement parlé des luttes de sa faction. Au sud, bien sûr, mais également face à ce qu’il appelait les hordes anthropophages. Peut-être cela te dit-il quelque chose ? Ils avaient repoussé ces créatures jusque dans les profondeurs de la terre, où parait-il se dressaient leur cité macabre. La maison Harkon projetait de mettre un terme à leur hégémonie.La servante — Ils sont toujours là, juste au-dessus de nous. Les mangeurs d’hommes contrôlent la majeure partie des sous-sols. C’est la raison pour laquelle l’Ordre s’est doté des services de gardes du corps.Le prisonnier — Alors, ils ont échoué…La servante — Cela semble vous attrister.Le prisonnier — La chute d’un empire ne me laisse jamais indifférent. Il faut dire que cet homme-là était de bonne compagnie. Peut-être l’un de mes préférés.

La servante — Quelles sont ces choses qui grouillent au-delà du cercle ?Le prisonnier — Voilà que tu m’interroges à présent.La servante — N’ai-je pas répondu à vos questions ?Le prisonnier — Je constate simplement que tu te prêtes enfin au jeu.La servante — Le prisonnier — Ces choses dont tu parles sont comme les doigts d’une main, des extensions soumises à la volonté d’un seul être. Mes ancêtres connaissaient cet amalgame sous le nom du Dieu Fou. Il dort sous nos pieds, et se nourrit de tout ce qui tombe ici.La servante — Et pourtant, il vous laisse tranquille.Le prisonnier — J’en ignore la raison. Peut-être s’amuse-t-il de mon calvaire, ou craint-il la puissance de Svarsol.La servante — Svarsol ?Le prisonnier — C’est le nom de mon épée.La servante — Il n’aurait pourtant aucun mal à s’en emparer. Vous êtes incapable de bouger.Le prisonnier — N’en soit pas si sûr, vermisseau. Svarsol ne permettrait à personne d’autre que moi de la toucher. Sa puissance dépasse tout ce que tu pourrais imaginer.La servante — Vous prétendez que cette vieillerie serait douée d’une volonté propre ?Le prisonnier — Svarsol et moi partageons le même sang. Nous ne pouvons exister l’un sans l’autre.La servante — Est-ce pour cela qu’elle est exposée ici, pour vous garder en vie et vous tourmenter tout à la fois ?Le prisonnier — Mes semblables avaient une conception toute particulière de la justice.La servante — Vous avez tué votre roi.Le prisonnier — Et je ne regrette pas mon acte. Je regrette d’avoir déposé les armes et de m’être soumis au seul jugement de la cité.

Hormis quelques silhouettes fugitives, les ombres ne sont jamais revenues. La jeune femme termine de rassembler ses affaires.

Le prisonnier — Alors ça y est, l’heure du grand départ. Tu cours vers ta perte avec un certain panache.La servante — Épargnez moi vos sarcasmes.Le prisonnier — Tes amis sont morts, et tu les rejoindras bientôt. À moins qu’une mauvaise chute ne te précipite dans les abîmes. Si tu veux vivre, tu n’as pas d’autres choix que d’accepter mon offre.La servante — Quel crédit pourrais-je accorder aux paroles d’un régicide ?Le prisonnier — Le fait est que j’ai abattu de mes mains le roi Lærd et sa cour. J’ai trahi sa confiance et celle de mes pairs. Mais j’aurais très bien pu te cacher cette information. J’aurais pu me dépeindre en héros tragique pour mieux susciter ton empathie.La servante — Alors vous n’aurez rien contre l’idée de répondre à une simple question ?Le prisonnier — Je t’écoute.La servante — Vous parlez sans cesse de vos hôtes précédents. Mais où sont-ils allés ? Que sont-ils devenus, exactement ? Il y a partout ici des traces de leur passage, mais pas le moindre corps.Le prisonnier — La servante — Ce silence ne vous ressemble pas.Le prisonnier — Ils se sont perdus.La servante — Qu’est-ce que cela signifie ?Le prisonnier — Ne devais-tu pas partir à la recherche de tes compagnons ?La servante — Vous ne souhaitez pas répondre ?Le prisonnier — Non.La servante — Comme vous voudrez. Adieu.

Silence assourdissant. La jeune femme est de retour à l’intérieur du cercle. Elle est seule, et semble effondrée.

Le prisonnier — Finalement, tu es revenue.La servante — Le prisonnier — Tu ne sembles pas blessé, mais je vois que tu as fait une mauvaise rencontre. Quelques-uns de tes compagnons que tu as tenté de ramener à la raison ?La servante — Taisez-vous…Le prisonnier — Prier ne te servira à rien. Tes amis sont morts. Je te l’ai dit et répété.La servante — TAISEZ-VOUS VOUS DIS-JE ! Ne pouvez-vous pas me laisser en paix pour une fois !

Le prisonnier — Qu’est-ce que tu fabriques, encore…La servante — Je trace une carte.Le prisonnier — Une carte ? Tu ne comptes tout de même pas recommencer ?La servante — Je dois y retourner.Le prisonnier — Et finir comme eux ?La servante — Le prisonnier — Ce ne sont plus que des coquilles vides à présent. Tu ne peux rien y changer.

Le prisonnier — Quelle est cette chose que tu tiens ?La servante — Une viole.Le prisonnier — La servante — C’est un instrument de musique.Le prisonnier — Je n’ai jamais rien vu de tel.La servante — Nous jouons à la gloire du Dieu Elyôn et de chacun de ses enfants. Celui-ci appartient à l’un des membres de mon groupe. C’est un objet très précieux.

Le prisonnier — Tu ne parles jamais du monde d’en haut. N’as-tu pas des proches ? Une famille qui attend ton retour ?La servante — Le prisonnier — Tu n’es pas obligée de répondre.La servante — J’ai renoncé au mariage à mon entrée dans l’Ordre. C’est un sacrifice nécessaire à ma condition.Le prisonnier — Et ton roi permet une telle infamie ?La servante — La société est ainsi faite.Le prisonnier — C’est faire preuve de faiblesse que de se laisser ainsi gouverner. Ta vie t’appartient. Aucun pouvoir ne peut te retirer cela.La servante — Je n’ai pas de leçons à recevoir de la part d’un meurtrier.

La servante — Cet endroit est proprement gigantesque.Le prisonnier — Jadis, la grande Sif s’élevait des profondeurs de la terre jusqu’à la cime des montagnes. Nous avons régné sur ce monde durant des millénaires.La servante — « Il ne reste rien. Autour de la ruine, de ce colossal débris, sans limites et nus. Les sables étendent au loin leur niveau solitaire. »Le prisonnier — La servante — C’est un célèbre sonnet datant du siècle dernier. Un texte d’une grande qualité.

De retour d’une énième expédition, la jeune femme s’installe à son emplacement habituel. Elle commence à griffonner, puis, incapable de se souvenir du chemin parcouru, manque de déchirer son œuvre. Elle se redresse alors, s’avance jusqu’au pourtour du cercle, avant de pousser un cri déchirant. Elle a légèrement maigrie.

La servante — CREVURE, PROPRE-À-RIEN, POCHTRON ! QUE LE DIABLE TE CRACHE AU CUL, QU’IL RÔTISSE CE QUI TE SERT DE TRÔNE !Le prisonnier — Où est donc passé le bon roi Déodat III ? Ce grand stratège au cœur généreux.La servante — Laissez-moi tranquille…Le prisonnier — La servante — Je vais mourir de toute façon, alors je peux bien dire ce que je veux…Le prisonnier — Je croyais que tu n’étais pas une esclave.La servante — Je suis au service de la grande prêtresse.Le prisonnier — Quelle différence cela fait-il ?La servante — Elle m’a enseigné l’amour et la compassion, le courage de défendre ses idéaux. Si je suis ce que je suis aujourd’hui, c’est uniquement grâce à elle.Le prisonnier — Voilà qui explique ton entêtement à descendre encore et encore.La servante — Notre doux seigneur souffre de la syphilis. Nous risquons nos vies, car cet immonde bâtard est incapable de tenir sa queue…

La servante — N’avez-vous jamais eu des proches, vous aussi ? Quelqu’un sur qui compter.Le prisonnier — Mon roi.La servante — Celui-là même dont vous avez trahi la confiance…Le prisonnier — Aucun autre avant moi n’avait jamais levé la main sur son maître. Il n’en était pas moins un modèle pour nous tous. Et ma seule famille.La servante — Vous voulez dire que Lærd et vous partagiez le même sang ?Le prisonnier — Pas exactement.La servante — Le prisonnier — Les Vakts sont un cas à part. Je suis né sur les flancs du mont Skadi. Je n’ai jamais connu mes parents et ait été tenu loin des affaires de la cité jusqu’à l’âge de raison, où j’ai prononcé mon serment.La servante — Je ne comprends pas.Le prisonnier — J’ai choisi de vouer le reste de mon existence au service du roi Lærd. Je me suis engagé à assurer sa protection, à mourir pour lui si cela s’avérait nécessaire. Le destin m’a poussé à un tout autre chemin.

La servante — Il y a, loin d’ici, d’immenses cercueils à perte de vue, derrière lesquels s’étend une zone de lumière blanche et brumeuse. Une forêt de troncs gigantesques.Le prisonnier — Le puits.La servante — De quoi s’agit-il ?Le prisonnier — Ce que tu as vu est l’entrée du domaine du Dieu Fou, là où se trouve son cœur. C’est une terre sans retour, au-delà même des frontières de l’antique Sif.

La servante — Et si je vous libérais ?Le prisonnier — Je ne descendrais pas là-bas.La servante — Pourquoi ?Le prisonnier — Il faut croire que je n’ai pas encore totalement perdu la raison.La servante — Vous n’êtes qu’un lâche…Le prisonnier — Penses ce que tu veux.La servante — Le prisonnier — Tu es seule à présent. Si tu veux vivre, tu dois accepter la réalité.

Le prisonnier — Tes vivres s’amenuisent. Tu n’auras bientôt plus rien à manger.La servante — En quoi cela vous concerne-t-il ? Ces racines vous fournissent tout ce dont vous avez besoin. Je vous envie, d’une certaine façon.Le prisonnier — Tu ne devrais pas…

La servante — Cette chose qui dort en bas, était-elle jadis une alliée de votre peuple ?Le prisonnier — Mes ancêtres le vénéraient autant qu’ils le craignaient. D’aucuns prétendent qu’il compte parmi les rares survivant de l’âge des Ténèbres. En vérité, personne ne sait vraiment. En échange de sa protection, nous apaisions son appétit par de nombreux sacrifices.La servante — N’avez jamais songé à vous opposer à lui ?Le prisonnier — Si, bien sûr. Quelques-uns ont même tenté de s’approprier sa puissance.La servante — Et que sont-ils devenus ?Le prisonnier — Regarde autour de toi. Tu contemples en ce moment même le résultat.

Un concert de hurlements sinistres remonte depuis les profondeurs. Ils accompagnent le retour de la jeune femme. En surnombre, les ombres tentent de nouveau de pénétrer à l’intérieur du cercle.

Le prisonnier — Qu’as tu fais pauvre sot ? Tu as trop approché de son domaine.La servante — Pas du tout.Le prisonnier — Alors comment expliques-tu sa réaction ?La servante — Je… Je ne sais pas. J’étais perdue dans mes pensées, au pied des ruines d’un gigantesque bas-relief...Le prisonnier — Tu ne dois plus jamais aller là-bas ! Es-tu entré en contact avec lui ?La servante — Non.Le prisonnier — Tu en es sûr ?La servante — Ne m’avez-vous pas dit qu’il s’agissait d’une terre sans retour ?Le prisonnier — N’essaie pas de te jouer de moi, ou tu le regretteras amèrement.La servante — Le prisonnier — Alors, que t’a t’il promis ?! De rendre la vie à ton amie en échange d’un maigre sacrifice ? Il asservira ton âme. Il soumettra ton peuple à sa volonté comme tant d’autres avant lui. Il anéantira ton monde comme il a jadis anéanti le mien.La servante — Je vous répète que je ne suis pas descendu là-bas ! Jamais je n’aurais osé...

Les ombres continuent de se regrouper. Elles occupent à présent tout le pourtour du cercle. Accroupie dans la lumière, archet posé sur le corps de son instrument, la jeune femme interrompt soudain sa mélodie.

La servante — Qu’est-ce que vous faites ?Le prisonnier — Je siffle.La servante — Merci. Pourquoi sifflez-vous ?Le prisonnier — Je l’ignore…La servante — Le prisonnier — Je t’accompagne comme je peux. Cette drôle de mélodie est douce à mes oreilles.

Le prisonnier — Ils ne partiront pas, tu en es conscient ?La servante — Pour la dernière fois, je ne suis pas descendu jusqu’au puits.Le prisonnier — J’ignore ce que tu as fait, mais maintenant que tu as attisé sa colère, il ne te laissera plus tranquille. Vois-tu ces lueurs pâles dans la nuit ? Ce sont les yeux de ce qui reste de mon peuple. Une poignée d’entre-eux suffiraient à raser ton royaume ridicule.La servante — Le prisonnier — Tu ne gagneras pas cette bataille.

Pour toute réponse, la jeune femme se détourne de la horde déchaînée. Elle continue de jouer.



La servante — Vous avez raison, je ne peux pas continuer ainsi. J’ai faim. J’ai besoin de temps pour réfléchir.Le prisonnier — La servante — Ces racines vous nourrissent, vous, un être d’une taille inconcevable. Elles n’auront aucun mal à faire de même pour moi.Le prisonnier — Tu regretteras cette décision.La servante — Vous préférez peut-être me laissez mourir ?Le prisonnier — Je préfère encore te tuer !La servante — Je suis prête à prendre le risque.

La jeune femme se redresse, fait face à son interlocuteur. Ses joues sont creuses, son teint blafard.

Le prisonnier — Tu crois que je suis incapable de t’arrêter ? Je pourrais te pulvériser d’un simple cri, ou ordonner à Svarsol de te repousser en dehors du cercle.

Elle ne répond pas. La fatigue pèse sur ses épaules. Elle manque de chuter, mais n’en poursuit pas moins sa route.

Le prisonnier — Je n’hésiterais pas à te réduire à néant.La servante — A votre aise. Mais vous avez plus à perdre que moi n’est-ce pas ?Le prisonnier — La servante — Personne ne viendra vous libérer. Vous serez de nouveau seul…Le prisonnier — Pour la dernière fois, reste où tu es.La servante — Je ne crains pas la mort.Le prisonnier — La servante — J’ai déjà tout perdu…

Le géant prononce un mot dans une langue inconnue, comme un soupir. La jeune femme tombe à genoux, se protège en un cri désespéré. Le halo produit par l’épée s’étend alors jusqu’aux cœur de la prison, révélant par la même un charnier de corps en décomposition, percés de toutes parts par les racines.

Le prisonnier — Voilà le destin qui t’attend, celui partagé par bon nombre de tes semblables. Regarde bien, il ne reste d’eux que des lambeaux de chair déformés, des organes bouffis de sève nourricière. Et pourtant, ils sont toujours là, bien vivants.La servante — Le prisonnier — Est-ce là l’existence dont tu rêves ? Une demi-vie pendue aux racines du monde ? Je ne permettrais pas que quiconque endurent de nouveau un tel supplice…

Le prisonnier — Tu as repris tes esprits ? Je te préviens, si tu tentes quoi que ce soit, je n’hésiterais pas à…La servante — Je ne tenterais rien…Le prisonnier — La servante — J’ai compris…

La servante — J’aurais dû écouter ma mère… J’aurais dû épouser même le premier venu.Le prisonnier — La servante — Jamais je ne serais descendu ici…

Le prisonnier — Crois-tu réellement qu’il t’entend ?La servante — Je l’ignore.Le prisonnier — Alors pourquoi pries-tu ?La servante — Par habitude, j’imagine. Je n’ai jamais crû au dieu Elyôn. Non pas qu’il n’existe aucune force créatrice en ce monde, mais que les hommes chantent ses louanges, je pense qu’il s’en fiche. Peut-être même ignore-t-il jusqu’à notre existence.Le prisonnier — Et pourtant, tu t’adresses à lui.La servante — Au cas où je ferais erreur…

La servante — Puis-je vous faire une confidence ?Le prisonnier — Je t’écoute.La servante — J’ai tenté à maintes reprises d’atteindre le domaine du Dieu Fou.Le prisonnier — La servante — Mais, j’ai eu beau tenter de percer ses défenses, jamais je ne suis parvenu à approcher son cœur. Il est resté sourd à chacun de mes appels.Le prisonnier — Une heureuse conclusion.La servante — Le prisonnier — La servante — Vous êtes en colère ?Le prisonnier — Je devrais ?La servante — Je vous ai menti.Le prisonnier — La vérité n’a pas d’importance à mes yeux. D’ici quelques siècles, il ne restera rien de ton passage. Mais moi je ne t’oublierais pas. Tu resteras à jamais gravé dans ma mémoire.

La servante — Quel âge avez-vous ?Le prisonnier — J’ai perdu le fil il y a bien longtemps.La servante — Le prisonnier — Un sage m’a dit un jour que cinq ou cinq-cents ans sont une seule et même chose, que toute vie est au bout du compte esclave des mêmes frustrations.La servante — N’avez-vous pas au moins une vague idée ?Le prisonnier — De quelles couleurs sont mes cheveux ?La servante — Noirs, je dirais.Le prisonnier — Quelques nuances de gris peut-être ?La servante — Aucune.Le prisonnier — Il faut croire que mon règne ne connaîtra pas de fin avant longtemps.

La servante — Mettons que je brûle ces foutues racines…Le prisonnier — Je te ramènerais chez toi.La servante — Et après ? Que feriez-vous une fois dehors ?Le prisonnier — Je ne sais pas.La servante — Le prisonnier — Je crois que j’irais voir le soleil.La servante — C’est tout ?Le prisonnier — Ce monde n’est plus le mien depuis longtemps. Le soleil est sans doute la seule chose que je reconnaîtrais encore une fois là-haut.

La servante — Pourquoi avoir tué votre roi ?Le prisonnier — Par nécessité.La servante — Vous avez promis de répondre à chacune de mes questions.Le prisonnier — Et ma réponse risque de te décevoir.La servante — Le prisonnier — Je pourrais te conter l’exode de mon peuple. Je pourrais te parler du Grand Silence, de la conquête du continent, des Guerres Éternelles ou de notre rencontre avec le Dieu Fou. Tout ça n’aurait aucune signification pour toi.La servante — Je serais trop stupide pour comprendre ?Le prisonnier — Je ne cherche pas à t’insulter. Nous ne sommes rien de moins que deux voyageurs égarés. Nous nous tenons l’un en face de l’autre, mais nos univers sont trop éloignés. Tu ne saisirais pas les enjeux de mon sacrifice, pas plus que je ne saisirais les tiens si les rôles étaient inversés.La servante — Le prisonnier — Au regard de l’Histoire, notre rencontre est une aberration. Nous sommes condamnés à ne jamais nous comprendre.

Le prisonnier — Ne pourrais-tu pas rejouer de cette viole ?La servante — Je n’en ai plus la force…Le prisonnier — S’il te plaît.La servante — Je veux bien essayer…

Au centre du cercle, la jeune femme se relève péniblement. Elle se dirige vers l’immense épée. Aussitôt les ombres se rassemblent, tentent comme jamais de pénétrer à l’intérieur du cercle.

Le prisonnier — Qu’est-ce que tu fais ?La servante — Votre liberté contre la mienne, c’est bien cela ?Le prisonnier — Tu es sûr de ton choix ? Je ne descendrais pas chercher ton amie.La servante — J’en suis consciente…Le prisonnier — La servante — Elle était pour moi ce qui se rapproche le plus d’une mère. Elle n’aurais jamais voulue que je laisse les ténèbres envahir mon cœur.Le prisonnier — La servante — Je dois vivre pour elle à présent, retrouver un sens à mon existence…Le prisonnier — Es-tu armé ?La servante — D’un simple poignard.Le prisonnier — Cela devrait suffire. Bien, maintenant, approche de Svarsol. Doucement. Un pas après l’autre. Détend-toi. Et avance ton bras.

Au contact du métal jaillit une gerbe incandescente. Elle s’enroule autour du bras de la jeune femme, laquelle recule sous la surprise.

La servante — Ah !Le prisonnier — Ce n’est rien. Ces flammes ne te blesseront pas. Elles ne brûleront que les racines.La servante — Vous êtes prêt ?Le prisonnier — Plus que jamais…

Un cri strident retentit depuis les profondeurs. Les flammes se propagent, courent le long des racines. L’incendie enfle rapidement. Les corps pendus s’écrasent un à un sur le sol. Le géant se redresse, tend la main vers son arme. Ses entraves cèdent les unes après les autres. Lui et son immense épée semble vibrer à l’unisson.

La terre tremble à présent. Le géant sourit. Ses blessures se referment. Ses yeux s’animent d’une étrange lueur. La lame de son épée se dégage enfin. Elle s’enflamme à son tour, semble rugir de contentement. Les ombres s’embrasent aussitôt. Le souffle ardent balaie les ruines alentour. La cité tout entière semble disparaître derrière les flammes.

Les langues de feu s’élèvent jusqu’au plafond, révélant les vestiges d’une immense fresque taillée à même les flancs de la montagne. Un avertissement destiné aux voyageurs égarés.

Le cri du Dieu Fou n’en finit pas.

Vous lisez l’édition Live de NOUVELLES ET ANTHOLOGIES, , de Le Roi Hurleur. CC BY-NC-ND 4.0
Dernière mise à jour du chapitre : 2025-11-27 (révision : -non défini-)
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